vendredi 31 octobre 2014

Récit d'un soulèvement populaire au Burkina Faso


Pardonnez moi silence, mais je le romps aujourd'hui pour vous raconter mon récit du soulèvement populaire qui a eu lieu au Burkina hier. Je l'ai vécu depuis Banfora, où je me suis ré-installée depuis juillet dernier.

30 octobre 2014, le Burkina Faso est en train d’écrire son histoire. Un soulèvement populaire qu’il fallait prévoir mais qui, malgré tout, en a surpris plus d’un. Moi-même, je ne pensais pas que cette opposition au gouvernement prendrait une telle ampleur. J’ai ressenti le besoin d'écrire aujourd’hui car, oui je sais, je ne donne pas assez de nouvelles, mais surtout pour vous rassurer et vous expliquer un peu mieux le contexte de ce soulèvement populaire au Burkina Faso que vous n’avez sans doute pas vu venir.

Je ne sais pas à quel point l’information est parvenue jusqu’au Québec, mais ayant vu quelques articles sur cyberpresse et reçu quelques appels/emails inquiets, je me dis que vous en avez sans doute eu vent.

Brève mise en contexte : Blaise Compaore est président du Burkina Faso depuis 27 ans. Il a succédé, en 1987, par coup d’état militaire sanglant, au capitaine Thomas Sankara, dont il était le bras droit. Sankara, considéré comme le Che Guevara de l’Afrique, reste aujourd’hui un emblème de la lutte panafricaine. Aujourd’hui le 30 octobre 2014, il l’est encore plus. Il doit même rire dans sa tombe de voir ce qui arrive à celui qui l'a trahi. Bref, Blaise Compaore a dirigé le pays avec son parti unique jusqu’en 1991 où la constitution a été écrite avec le fameux article 37 qui autorisait le président à faire 2 mandats de 7 ans. Élus en 1991 et 1998, Blaise Compaore aurait dû finir son règne en 2005… mais, coup de théâtre, modification de la constitution et le fameux article 37 autorise maintenant le président à faire 2 mandats de 5 ans. Et son compteur est remis à 0. Il est réélu en 2005 puis 2010… et vous voyez la logique. 2015 approchant, Blaise Compaore tente depuis l’année dernière de faire des pieds et des mains pour encore modifier l’article 37 pour lui permettre de faire 3 mandats de 5 ans (si le compteur était encore remis à 0, ça voulait dire 15 ans de plus au pouvoir!!). Sauf que la population a commencé à comprendre la game et ne se laisse plus faire aussi facilement. Il a d’abord proposé la création d’un sénat, le peuple a manifesté, il a reculé. Ensuite il a parlé de tenir un referendum pour consulter la population sur la modification de l’article 37, le peuple a encore manifesté, le président est resté muet. Et la semaine dernière, il annonce que le gouvernement va étudier le projet de loi sur la modification de l’article 37 le 30 octobre. Si les 2/3 de l’assemblée sont favorables, l’article sera modifié et si seulement la moitié est favorable, ils devront aller en référendum pour consulter la population.

Vous me direz qu’un référendum est démocratique et que c’était légitime d’y avoir recours… Toutefois, dans le contexte où le Burkina est un des pays les plus pauvres au monde, est-il réellement profitable d’investir des sommes importantes dans l’organisation d’un référendum alors qu’il manque de médecins, d’hôpitaux, d’écoles, etc. De plus, à chaque élection, Blaise Compaore a gagné avec des scores soviétiques, sans même inquiéter la communauté internationale.... donc est-ce qu’un référendum aurait été transparent? Et surtout avec l’objectif ultime derrière le référendum qui est de permettre à un seul individu d’ajuster la constitution d’un pays à sa guise? C’est surtout là que les manifestants ont trouvé que c’était anti-démocratique.

Alors depuis l’annonce du gouvernement de l’étude du projet de loi, on assiste à une très forte mobilisation citoyenne. Beaucoup d’actions de désobéissance civiles ont été menées la semaine dernière, mais c’est surtout depuis cette semaine que ça s’est renforcé. Mardi, une mobilisation légendaire a réuni plus d’un million de personnes dans les rues de Ouagadougou et des manifestations ont aussi eu lieu dans la plupart des villes burkinabè… même à Banfora! Sur une population de 17 millions, cette mobilisation est du jamais vu pour un pays d’Afrique sub-saharienne.

En dépit de ce que la population et les différents groupes d’opposition ont exprimé depuis la dernière année, Blaise va de l’avant avec l’étude du projet de loi du 30 octobre. Les groupes d’opposants décident donc d’empêcher les députés de voter en prenant d’assaut l’assemblée nationale. C’est comme ça qu’a commencé la journée d’aujourd’hui. Si tout c’était arrêté là, on n’aurait pas assisté à toute cette violence. Mais une fois l’assemblée nationale saccagée et l’annonce du gouvernement de l’annulation du projet de loi, les manifestants ont décidé de s’en prendre à tous les "biens mal acquis du pouvoir" comme ils disent, c’est-à-dire tout ce que les proches du pouvoir auraient pu acquérir avec l’argent du peuple. Donc les grandes résidences des proches du président ont été pillés et saccagés, des voitures ont été incendiées, etc. Ce sont les images que vous avez sans doute pu voir un peu partout dans les médias. Ça a été un chaos toute la journée, la confusion règnait et en fin de journée l’armée a annoncé que le gouvernement était dissout, qu’un état d’urgence était en vigueur et qu’un gouvernement de transition allait être mis en place pour un maximum de 12 mois. Toute information autour de Blaise Compaore a été tue. On n’a entendu aucun commentaire de sa part pendant toute la journée sauf un communiqué où même sa signature n'a pas été validée. Les rumeurs couraient entre le fait qu’il était dans son village ou parti à l’étranger. Les partis de l’opposition n’ont pas été satisfaits avec la déclaration de l’armée et ont encouragé les manifestants à continuer la désobéissance civile jusqu’à la démission officielle de Blaise Compaoré. Ce dernier s'est finalement exprimé en fin de soirée et il ne semblait pas encore prêt à démissionner. Il disait avoir compris et il promettait de laisser le pouvoir à la fin du gouvernement de transition, mais il n’entend pas reculer dès maintenant… Bref c’est un vrai flou à savoir qui est aujourd'hui à la tête du pays entre l’armée, Blaise Compaore ou le peuple. Toutefois, on a assisté à un soulèvement populaire et non pas à un coup d’état militaire, mais l’armée semble en train de vouloir s’approprier la victoire du peuple. Aujourd'hui s’annonce encore mouvementé, les manifestants se regroupent pour poursuivre la lutte et rendre hommage aux 30 victimes qu'a fait la journée d'hier, à suivre…

Sinon, de mon côté c’est évidemment plus tranquille à Banfora. Les gens de Ouagadougou avaient eu la consigne de rester à la maison hier matin, mais pour l’équipe de Banfora, Oxfam nous avait dit de juger. Donc hier matin je suis partie à la mairie car on organisait une formation où même 2 consultants avaient fait le déplacement depuis Ouagadougou. Mais rapidement on nous dit que ça brassait en ville et qu’il valait mieux rentrer. Le chauffeur des 2 consultants n’était pas capable de venir les chercher car il était pris dans les manifestations… donc ma collègue et moi les avons embarqués sur nos motos. En partant vers leur hôtel, on tombe nez à nez avec la manifestation qui arrive vers nous. Alors demi-tour, mais je perds ma collègue et l’autre consultant… Ce n’est pas grave, je me sentais comme James Bond et je devais ramener mon consultant à bon port. Haha! Donc j’ai fait un énorme détour pour contourner la voie principale par des petites routes de terre. Mais finalement on se rend compte que ça brasse toujours, alors on rentre chez moi plutôt… comme j’habite un peu à l’extérieur de la ville, au fond des champs de maïs. Et c’est de là qu’on a ouvert la télé et contacté nos connaissances à Ouagadougou pour apprendre en direct que le projet de loi avait été annulé. À ce moment, on voulait fêter… mais c’est après que tout a dérapé. Depuis, je reste sagement à la maison jusqu’à avis contraire de l’ambassade canadienne. Mais bon, Banfora, ça reste tranquille. Je crois que demain il n’y aura plus grand-chose et que la vie reprendra son cours normal.

Je ne veux pas me prononcer sur la suite des choses, aujourd'hui va certainement être une journée décisive. Ce que je peux affirmer est que le peuple burkinabè, malgré ce qu’il a montré hier, est un peuple pacifique. Il est intègre et il veut la paix sociale. Donc j’ai bon espoir que le leader qui sera identifié pour diriger le gouvernement de transition sera accepté par tous et que chacun contribuera à reconstruire le pays et le calme reviendra rapidement.

Donc voilà mon petit bulletin d’envoyée spéciale au Burkina Faso ;) J’essaie de vous tenir au courant s’il y a des dénouements imprévus… mais pour le moment, ne vous stressez vraiment pas pour moi et ne remettez surtout pas en question vos plans de voyage ici si vous en avez. Ça va vite se régler, j’en suis convaincue. Il n’y a pas de divisions ethniques dans la population comme en Côte-d’Ivoire, ni de groupes rebelles comme au Mali… Donc il ne faut pas s’inspirer des crises vécues par les pays voisins. Je sais que le Burkina Faso, de par son histoire et les fondements même de son peuple, sortira fort et grandi de cette expérience. Aujourd’hui n’est pas un jour noir, c’est la révolution, c’est le début du changement, c’est surtout la fin d’une dictature de 27 ans!

Sinon, je vais bien, mon boulot va bien et je me plais à Banfora…  Pour ceux qui ont malheureusement manqué un bout car je n’ai pas écrit depuis mon arrivée à Banfora début juillet, je travaille maintenant pour le compte d’Oxfam-Québec comme conseillère technique en eau et assainissement. Mon mandat se termine normalement fin janvier. Je voulais recommencer à écrire mon blog mais en parlant de thématique spécifique plutôt que de vous raconter mon quotidien, disons que ce portrait politique sera une première thématique. Si vous avez des demandes spéciales que vous aimeriez que je traite, n’hésitez pas à me demander.

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