Pardonnez moi silence, mais je le romps aujourd'hui pour vous raconter mon récit du soulèvement populaire qui a eu lieu au Burkina hier. Je l'ai vécu depuis Banfora, où je me suis ré-installée depuis juillet dernier.
30 octobre 2014, le Burkina Faso est en train d’écrire son histoire. Un
soulèvement populaire qu’il fallait prévoir mais qui, malgré tout, en a surpris
plus d’un. Moi-même, je ne pensais pas que cette opposition au gouvernement
prendrait une telle ampleur. J’ai ressenti le besoin d'écrire aujourd’hui
car, oui je sais, je ne donne pas assez de nouvelles, mais surtout pour
vous rassurer et vous expliquer un peu mieux le contexte de ce soulèvement
populaire au Burkina Faso que vous n’avez sans doute pas vu venir.
Je ne sais
pas à quel point l’information est parvenue jusqu’au Québec, mais ayant vu
quelques articles sur cyberpresse et reçu quelques appels/emails inquiets, je
me dis que vous en avez sans doute eu vent.
Brève mise
en contexte : Blaise Compaore est président du Burkina Faso depuis 27 ans.
Il a succédé, en 1987, par coup d’état militaire sanglant, au capitaine Thomas
Sankara, dont il était le bras droit. Sankara, considéré comme le Che Guevara
de l’Afrique, reste aujourd’hui un emblème de la lutte panafricaine.
Aujourd’hui le 30 octobre 2014, il l’est encore plus. Il doit même rire dans sa
tombe de voir ce qui arrive à celui qui l'a trahi. Bref, Blaise Compaore a dirigé le pays avec
son parti unique jusqu’en 1991 où la constitution a été écrite avec le fameux
article 37 qui autorisait le président à faire 2 mandats de 7 ans. Élus en 1991
et 1998, Blaise Compaore aurait dû finir son règne en 2005… mais, coup de théâtre,
modification de la constitution et le fameux article 37 autorise maintenant le
président à faire 2 mandats de 5 ans. Et son compteur est remis à 0.
Il est réélu en 2005 puis 2010… et vous voyez la logique. 2015 approchant,
Blaise Compaore tente depuis l’année dernière de faire des pieds et des mains pour
encore modifier l’article 37 pour lui permettre de faire 3 mandats de 5 ans (si
le compteur était encore remis à 0, ça voulait dire 15 ans de plus au
pouvoir!!). Sauf que la population a commencé à comprendre la game et ne se laisse plus faire aussi
facilement. Il a d’abord proposé la création d’un sénat, le peuple a manifesté,
il a reculé. Ensuite il a parlé de tenir un referendum pour consulter la
population sur la modification de l’article 37, le peuple a encore manifesté,
le président est resté muet. Et la semaine dernière, il annonce que le
gouvernement va étudier le projet de loi sur la modification de l’article 37 le
30 octobre. Si les 2/3 de l’assemblée sont favorables, l’article sera modifié et
si seulement la moitié est favorable, ils devront aller en référendum pour consulter
la population.
Vous me
direz qu’un référendum est démocratique et que c’était légitime d’y avoir
recours… Toutefois, dans le contexte où le Burkina est un des pays les plus
pauvres au monde, est-il réellement profitable d’investir des sommes importantes
dans l’organisation d’un référendum alors qu’il manque de médecins, d’hôpitaux,
d’écoles, etc. De plus, à chaque élection, Blaise Compaore a gagné avec des scores soviétiques, sans même inquiéter la communauté internationale.... donc est-ce qu’un référendum aurait été transparent? Et surtout avec
l’objectif ultime derrière le référendum qui est de permettre à un seul
individu d’ajuster la constitution d’un pays à sa guise? C’est surtout là que les
manifestants ont trouvé que c’était anti-démocratique.
Alors
depuis l’annonce du gouvernement de l’étude du projet de loi, on assiste à une
très forte mobilisation citoyenne. Beaucoup d’actions de désobéissance civiles
ont été menées la semaine dernière, mais c’est surtout depuis cette semaine que
ça s’est renforcé. Mardi, une mobilisation légendaire a réuni plus d’un million
de personnes dans les rues de Ouagadougou et des manifestations ont aussi eu
lieu dans la plupart des villes burkinabè… même à Banfora! Sur une population
de 17 millions, cette mobilisation est du jamais vu pour un pays d’Afrique
sub-saharienne.
En dépit de
ce que la population et les différents groupes d’opposition ont exprimé depuis
la dernière année, Blaise va de l’avant avec l’étude du projet de loi du 30
octobre. Les groupes d’opposants décident donc d’empêcher les députés de voter
en prenant d’assaut l’assemblée nationale. C’est comme ça qu’a commencé la
journée d’aujourd’hui. Si tout c’était arrêté là, on n’aurait pas assisté à
toute cette violence. Mais une fois l’assemblée nationale saccagée et l’annonce
du gouvernement de l’annulation du projet de loi, les manifestants ont décidé
de s’en prendre à tous les "biens mal acquis du pouvoir" comme ils disent, c’est-à-dire tout ce
que les proches du pouvoir auraient pu acquérir avec l’argent du peuple. Donc les
grandes résidences des proches du président ont été pillés et saccagés, des
voitures ont été incendiées, etc. Ce sont les images que vous avez sans doute
pu voir un peu partout dans les médias. Ça a été un chaos toute la
journée, la confusion règnait et en fin de journée l’armée a annoncé que le gouvernement était
dissout, qu’un état d’urgence était en vigueur et qu’un gouvernement de
transition allait être mis en place pour un maximum de 12 mois. Toute
information autour de Blaise Compaore a été tue. On n’a entendu aucun commentaire de sa
part pendant toute la journée sauf un communiqué où même sa signature n'a pas été validée. Les rumeurs couraient entre le fait qu’il était
dans son village ou parti à l’étranger. Les partis de l’opposition n’ont pas
été satisfaits avec la déclaration de l’armée et ont encouragé les manifestants
à continuer la désobéissance civile jusqu’à la démission officielle de Blaise Compaoré.
Ce dernier s'est finalement exprimé en fin de soirée
et il ne semblait pas encore prêt à démissionner. Il disait avoir compris et il
promettait de laisser le pouvoir à la fin du gouvernement de transition, mais il
n’entend pas reculer dès maintenant… Bref c’est un vrai flou à savoir qui est aujourd'hui à la tête du pays entre l’armée, Blaise Compaore ou le peuple. Toutefois, on a
assisté à un soulèvement populaire et non pas à un coup d’état militaire, mais
l’armée semble en train de vouloir s’approprier la victoire du peuple. Aujourd'hui s’annonce encore mouvementé, les manifestants se regroupent pour poursuivre la lutte et rendre hommage aux 30 victimes qu'a fait la journée d'hier, à suivre…
Sinon, de
mon côté c’est évidemment plus tranquille à Banfora. Les gens de Ouagadougou
avaient eu la consigne de rester à la maison hier matin, mais pour l’équipe de
Banfora, Oxfam nous avait dit de juger. Donc hier matin je suis partie à la
mairie car on organisait une formation où même 2 consultants avaient fait le
déplacement depuis Ouagadougou. Mais rapidement on nous dit que ça brassait en
ville et qu’il valait mieux rentrer. Le chauffeur des 2 consultants n’était pas
capable de venir les chercher car il était pris dans les manifestations… donc
ma collègue et moi les avons embarqués sur nos motos. En partant vers leur hôtel,
on tombe nez à nez avec la manifestation qui arrive vers nous. Alors demi-tour,
mais je perds ma collègue et l’autre consultant… Ce n’est pas grave, je me
sentais comme James Bond et je devais ramener mon consultant à bon port. Haha!
Donc j’ai fait un énorme détour pour contourner la voie principale par des
petites routes de terre. Mais finalement on se rend compte que ça brasse
toujours, alors on rentre chez moi plutôt… comme j’habite un peu à l’extérieur
de la ville, au fond des champs de maïs. Et c’est de là qu’on a ouvert la télé
et contacté nos connaissances à Ouagadougou pour apprendre en direct que le
projet de loi avait été annulé. À ce moment, on voulait fêter… mais c’est après
que tout a dérapé. Depuis, je reste sagement à la maison jusqu’à avis
contraire de l’ambassade canadienne. Mais bon, Banfora, ça reste tranquille. Je crois que
demain il n’y aura plus grand-chose et que la vie reprendra son cours normal.
Je ne veux
pas me prononcer sur la suite des choses, aujourd'hui va certainement être une
journée décisive. Ce que je peux affirmer est que le peuple burkinabè, malgré
ce qu’il a montré hier, est un peuple pacifique. Il est intègre
et il veut la paix sociale. Donc j’ai bon espoir que le leader qui sera
identifié pour diriger le gouvernement de transition sera accepté par tous et
que chacun contribuera à reconstruire le pays et le calme reviendra rapidement.
Donc voilà
mon petit bulletin d’envoyée spéciale au Burkina Faso ;) J’essaie de vous tenir
au courant s’il y a des dénouements imprévus… mais pour le moment, ne vous
stressez vraiment pas pour moi et ne remettez surtout pas en question vos plans
de voyage ici si vous en avez. Ça va vite se régler, j’en suis convaincue. Il
n’y a pas de divisions ethniques dans la population comme en Côte-d’Ivoire, ni
de groupes rebelles comme au Mali… Donc il ne faut pas s’inspirer des crises
vécues par les pays voisins. Je sais que le Burkina Faso, de par son histoire
et les fondements même de son peuple, sortira fort et grandi de cette
expérience. Aujourd’hui n’est pas un jour noir, c’est la révolution, c’est le
début du changement, c’est surtout la fin d’une dictature de 27 ans!
Sinon, je
vais bien, mon boulot va bien et je me plais à Banfora… Pour ceux qui ont malheureusement manqué un
bout car je n’ai pas écrit depuis mon arrivée à Banfora début juillet, je
travaille maintenant pour le compte d’Oxfam-Québec comme conseillère technique
en eau et assainissement. Mon mandat se termine normalement fin janvier. Je
voulais recommencer à écrire mon blog mais en parlant de thématique spécifique
plutôt que de vous raconter mon quotidien, disons que ce portrait politique
sera une première thématique. Si vous avez des demandes spéciales que vous
aimeriez que je traite, n’hésitez pas à me demander.