samedi 1 novembre 2014

Premier jour d'un Burkina sans Blaise Compaore


Comme les évènements se précipitent et que vous avez témoigné de l’intérêt à la suite de mon premier récit, je poursuis mon travail de reporter terrain ;) Comme vous l’avez sans doute vu car ça a fait les gros titres des médias pas mal partout, Blaise Compaore a démissionné hier. Les manifestants crient et chantent leur victoire. Mais l’après Blaise Compaore, comment ça se dessine? 27 ans au pouvoir, ce n’est pas évident de passer par-dessus ça. Surtout que 60% de la population burkinabè a moins de 25 ans, donc n’a rien connu d’autre. Bref, beaucoup d’incertitudes demeurent encore à l’aube de cette première journée sans Blaise à la tête du pays.

Depuis que je suis confinée à domicile, je dois vous avouer que je n’en ai pas vraiment profité pour avancer mon travail, mais je suis plutôt rivée sur mon écran, la radio fonctionnant en parallèle. Quand un parle du Burkina, je baisse le volume de l’autre. J’essaie aussi de suivre par internet et j’appelle mon informateur terrain pour tâter le pouls de Ouagadougou… Les mêmes nouvelles tournent en boucle, mais parfois, quelques petites informations supplémentaires permettent tranquillement de me faire un jugement. Mais ce n’est pas vraiment évident de prévoir la suite. Aujourd’hui, 2 militaires se sont autoproclamés à la tête du pays. Traoré, chef d’État-major, est celui qui se réclame à la tête depuis jeudi soir, mais il n’est pas très populaire auprès du peuple qui le considère trop près de l’ancien président. Zida, numéro deux de la garde présidentielle, a fait une apparition publique, devant le peuple, à la Place de la Révolution (grande place centrale où tous les manifestants se réunissent). Le fait de se présenter devant les manifestants et de leur affirmer qu’ils avaient un pouvoir de décision sur la suite et qu’on allait leur présenter chaque décision qui était prise pour avoir leur approbation, a évidemment séduit la foule qui a applaudi à chaque mesure proposée. Une de ces mesures pour la transition était toutefois la suspension de la Constitution… ce qui m’amène quand même quelques soupçons. Donc, Zida est un peu plus populaire auprès du peuple. Mais celui que le peuple aurait voulu était le Général Lougué à la retraite. Ce dernier avait été congédié, il y a plusieurs années, par Blaise Compaore qui craignait alors l’organisation d’un coup d’État. Mais depuis jeudi, on n’a plus rien entendu à propos de Lougué, donc je ne pense pas qu’il soit encore dans les négociations. À travers tout ça, les représentants de la société civile et les chefs des partis de l’opposition essaient de se frayer un chemin dans les discussions, mais ce n’est pas évident. La société civile semble aussi se diviser en deux. Ceux qui réclament le rétablissement de la Constitution et un civil à la tête de l’organe de transition et ceux qui acceptent le rôle de l’armée dans la transition.

Il faut, encore ici, comprendre le contexte historique du Burkina Faso. Un soulèvement populaire de la sorte avait eu lieu, en 1966, pour renverser le Président alors en poste. Une transition avait été opérée par l’armée qui, depuis, n’a jamais quitté le pouvoir. Blaise Compaore étant un militaire et n’ayant jamais cessé de l’être malgré ses 27 ans au pouvoir. En 2011, une certaine révolte des militaires avait vraiment remis en question le Président Compaoré qui se considérait pourtant beaucoup plus proche de ses militaires que de ses députés. Il avait alors justifié cet acte par le fait que de nouveaux militaires, jeunes et moins bien formés venaient de joindre les rangs. Il a fait du ménage, nommé Traoré comme chef d’État-Major (d’où l’inquiétude du peuple de le voir diriger la transition) et s’était lui-même nommé Ministre de la défense. Donc vous comprenez maintenant que l’armée a toujours dirigé d’une certaine manière le pays et que, malgré la perception négative qu’on peut avoir de ça en Occident, il s’agit peut-être aujourd’hui de la façon la plus efficace de ramener l’ordre dans le pays et de rapidement organiser des élections démocratiques. Je n’ai pas pour le moment de position là-dessus, je suis encore en réflexion et je laisse les choses s’organiser un peu pour en juger objectivement. Au moment où je vous parle, les deux hommes forts, soit Traoré et Zida, sont en train de discuter pour trouver un terrain d’entente. On dirait que je viens d’entendre en direct que ce serait Zida qui serait officiellement à la tête du pays, mais j’attends encore le communiqué officiel pour en être certaine.

Donc vous comprenez que le portrait politique est très confus et que personne ne peut prédire la suite. Blaise Compaore a exprimé une volonté en démissionnant, soit l’organisation d’élections démocratiques dans les 90 jours. Si Zida est bien l’homme fort du moment, il m’a paru sincère dans sa volonté d’impliquer la société civile et l’opposition dans la conception de la période de transition. Mais j’attends de le voir concrètement pour le croire.

Sinon, la vie reprend son cours tranquillement. Hier je suis allée tâter le pouls de la ville à Banfora. La plupart des boutiques, les stations d’essence et les services publics sont fermés. Mais les restos et les maquis (petits bars en plein air) sont ouverts pour la plupart et certaines femmes vendant fruits et légumes sont sorties. Mais le grand marché était pas mal désert. J’ai quand même pu me réapprovisionner avant de retourner dans mon confinement. À Ouagadougou, il y avait un festival qui a tenté de maintenir ses activités, mais vers 23h les militaires sont venus demander aux gens de rentrer pour respecter le couvre-feu qui était encore en vigueur. Comme il y a eu énormément de saccage et de pillage, les forces de l’ordre vont avoir besoin de quelques jours pour que tout redevienne calme. Ils ont même fermé les frontières terrestres temporairement. Aujourd’hui, un appel à tous a été fait et des centaines de femmes et d’hommes, jeunes et moins jeunes, sont sortis, balais à la main, pour nettoyer la ville de tous les dégâts causés par les émeutes. Le principal mouvement de la société civile qui a été derrière le soulèvement populaire, « le balais citoyen », affirme : « hier on a balayé le président, aujourd’hui il faut balayer la ville »! La mobilisation a été assez efficace et barrages routiers, pneus brûlés, carcasses de voitures calcinées ont été dégagés. Beaucoup de curieux se sont rassemblés devant les maisons d’anciens proches du président qui ont été incendiés. Certains tentaient même de récupérer certaines pièces comme souvenir ou pour fabriquer des gris-gris.

Donc voilà, la vie va tranquillement reprendre son cours. Une information live, pendant que je vous écrivais, vient d’être dite à la radio : le chef d’État-Major Traore a signé un communiqué affirmant que « Le lieutenant-colonel Issac Zida a été retenu à l'unanimité pour conduire la période de transition ouverte après le départ du président Compaoré ». Je ne change pas le message précédent pour quand même vous donner une idée en temps réel de la confusion qui régnait ce matin ;)

Cette confusion était inévitable car honnêtement, personne ne pouvait prévoir la rapidité des évènements. Il y a moins d’une semaine, les gens manifestaient seulement pour éviter que le Président puisse se représenter aux élections l’année prochaine. Aujourd’hui, le pays se retrouve sans Président. Blaise Compaore n’avait évidemment pas préparé sa succession, d’où son intérêt de briguer, au moins, un nouveau mandat. Donc les choses s’organisent de la manière qu’elles peuvent. Mais le peuple des hommes intègres est en train de tracer le chemin pour beaucoup d’autres peuples africains qui aspirent à une meilleure démocratie. Il faut faire confiance aux uns et aux autres et tous ensembles, reconstruire le pays.

Je vous réécris dans quelques jours pour vous raconter comment s’organise la transition et peut-être… vous parler un peu plus de Thomas Sankara, père de la révolution burkinabè dans les années 1980, qui aujourd’hui, doit être plus que fier de voir que les enfants de ceux qui l’ont suivi ont aujourd’hui écouté son enseignement et poursuivi son travail.